Aux origines du génocide : le désastre de Sarikamich

C'est peut-être une récurrente bévue de l'armée turque de ne jamais prêter attention à l'hiver oriental, comme le relevait Ahmet Zekî Okçuoglu. En tout cas le désastre de Kars et l'aveuglement d'Enver Pacha, plus la manie des mauvais perdants de trouver un ennemi interne comme cause d'une défaite au lieu de faire face à sa propre incompétence, bref, le destin des Arméniens était scellé.

"Enver, nommé vice-généralissime, se rend en décembre à Erzouroum au quartier général de la 3° armée pour préparer une vaste opération dans le Caucase, qui lui ouvrirait la route de Bakou, centre pétrolier et capitale de l'Azerbaïdjan. Sans attendre de meilleures conditions climatiques, sans préparation logistique, en plein coeur de l'hiver qui, cette année-là, est particulièrement rude, il engage sa 3° armée sur le plateau arménien. Il projette de couper l'armée russe de sa base de Kars et de l'enfermer à Sarikamich. Le commandant en chef russe ordonne une retraite générale, mais, sur place, les généraux refusent d'obéir à cet ordre. En janvier, Prjévaslki et Youdénitch contre-attaquent. Face à des troupes russes plus aguerries et mieux équipées, la 3° armée ottomane, ravagée par le typhus et le choléra, est anéantie à Sarikamich au début de janvier 1915 : plus de 60 000 morts et de 12 000 prisonniers. Les débris de l'armée "touranienne" refluent à travers les vilayets orientaux, talonnés par les troupes russes, qui pénètrent profondément dans la provinced'Erzouroum et menacent Van. Des officiers aux soldats, les Turcs désignent les Arméniens comme principaux responsables d'une défaite qui relevait d'une faute de stratégie. Les soldats excitent contre eux les populations musulmanes et les bandes kurdes : les massacres reprennent, traditionnels depuis 1828 dans les guerres russo-ottomanes. A la fin de janvier, les soldats et les gendarmes arméniens sont privés de leurs armes, réunis en petits groupes de 50 à 100 hommes détachés dans des bataillons de travail. Ils sont employés à des travaux de voirie ou à des corvées de portefaix. Ces groupes sont progressivement exécutés. A la même date, les fonctionnaires arméniens sont congédiés et leurs passeports intérieurs sont retirés aux Arméniens. Ces mesures discriminatoires annoncent une plus vaste opération."

"C'est après Sarikamich que l'Ittihad décide de passer à l'acte. Ce désastre militaire menace son existence et, dans un climat politique facilitant un comportement paranoïaque, les dirigeants du Comité Union et Progrès considèrent la suppression des Arméniens comme une nécessité vitale."

"La déportation est conçue comme un parcours d'obstacles au départ duquel on a sciemment éliminé les plus résistants - les hommes adultes - afin de supprimer toute possibilité de rébellion organisée, et le long duquel on décime régulièrement les participants afin que, au terme il ne reste plus qu'un résidu déshumanisé, tamisé par la famine, la soif, le froid et la maladie. Marchant sur des chemins de montagne, sans eau ni vivres, les déportés sont régulièrement attaqués par des tribus kurdes qui les rançonnent et enlèvent les femmes, les jeunes filles et les enfants, et par des bandes de
tchété qui, en des points choisis, comme les gorges surplombant l'Euphrate, anéantissent des convois entiers, qu'ils précipitent dans le fleuve. Le pays n'est plus qu'un vaste charnier. Des milliers de cadavres s'entassent sur les chemins ; les arbres et les poteaux télégraphiques sont chargés de pendus ; les rivières charrient des corps mutilés qu'elles abandonnent au long des berges. L'Arménie turque est devenue une terre brûlée, un pays ruiné."

J'ignorais, par ailleurs, que les Yézidis de Sindjar, dont les rapports n'étaient pourtant pas si bons que ça avec les chrétiens, en tout cas les Chaldéens (lesquels les jugeaient aussi hérétiques que les musulmans), avaient abrité des Arméniens :

Il reste pourtant des Arméniens dans l'Empire ottoman : les déportés parqués dans les camps sur l'axe Alep-Maan, au sud de la Palestine ; ceux qui se cachent à Alep, à Mossoul ; ceux qui ont été enlevés par les Kurdes, les Arabes et les Tcherkesses ; les enfants qui ont survécu dans des orphelinats turcs ou chrétiens ; quelques familles d'Arméniens arrachées à la mort par l'intervention du nonce apostolique, monseigneur Dolci, ou par des missions américaines. Dans quelques villes, les Arméniensont été préservés par l'intervention énergique d'un fonctionnaire ottoman. Les Arméniens habitants Constantinople avant la guerre ont été épargnés, alors que les immigrés ont été déportés. Ceux de Smyrne, à la demande du général allemand Liman von Sanders, ont également échappé à la déportation. De-ci, de-là, des personnes ont pu se cacher chez des amis kurdes ou turcs. La montagne du Sindjar, habitée par des Kurdes yézidis, fut un refuge pour des centaines d'Arméniens. Quelques communautés arméniennes se sont soulevées et les Turcs ont mobilisés des divisions pour vaincre leur résistance à Ourfa, à Chabin-Karahisar et dans les Sasoun. Dans le Djebel Mousâ, 4 000 Arméniens ont tenu la montagne, le dos à la mer. Des navires français les ont repérés et les ont transportés à Port-Saïd."

L'accord Sykes-Picot :

"La France et l'Angleterre s'attribuent un territoire d'administration directe dans des zones A et B indiquées sur des cartes et y figurant en deux couleurs, bleu et rouge. La zone bleue, d'intérêt français, comprend la Cilicie, le golfe d'Alexandrette, le littoral de la Syrie, le Liban et les territoires allant du Taurus à la frontière perse. Sazonov, s'inquiétant d'une pénétration française dans les régions de Diyarbakir et du Taurus, a accepté d'abandonner à la France la Cilicie, et la Russie recevait en échange des territoires peuplés de Kurdes, de Lazes et de Kizilbaches."

Amusant que ce terme plutôt désuet de "kizilbaches" perdure, pour désigner les Alévis. Le fait qu'on les distingue des Kurdes est, par contre, moins surprenant. A l'époque, kurdes était plutôt synonyme de musulmans. Ainsi, parlant des populations d'Alep, dans les Sept piliers de la sagesse, Lawrence d'Arabie mentionne séparément les Kurdes et les Yézidis.

"Les jeunes-turcs avaient mis au point un système de défense qui se résumait en trois points : les Arméniens se sont révoltés ; le gouvernement a dû les déplacer pour éviter qu'ils collaborent avec l'ennemi ; en dépit des précautions prises pour protéger leurs biens et leurs personnes, il y eut, lors de ces transferts, des morts par le froid, la soif, la faim, les maladies ou l'agression des convois par des bandes de déserteurs ou des Kurdes. Depuis bientôt un siècle, cet argumentaire n'a pas changé. Ce sont les mêmes réponses que la Turquie oppose aux preuves irrécusables du génocide. L'argument premier d'une révolte arménienne est à la fois la justification de leur destruction et le premier temps de la négation. Il a précédé le génocide, puisque le mouvement révolutionnaire arménien développé dans les années 1890 avait contribué à former les militants jeunes-turcs alors opposés au régime hamidien et que ce modèle n'avait cessé de les inquiéter - il créait la menace d'une indépendance arménienne, menace insupportable pour le nationalisme turc. En revanche, l'accusation d'une révolte arménienne en 1915 ne tenait pas : en dépit de provocations multiples, il n'y avait eu ni complot ni soulèvement des Arméniens, tout au plus des mouvements d'autodéfense en dernier recours."

XIII. Le génocide de 1915 et la fin de l'Empire ottoman.

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