Le derviche, le truand et le mauvais riche

Dans nos commentaires du Roman de Baïbars, nous avions déjà relevé l'étonnante et permanente connexion entre la Truanderie et les Quarante Abdal. De même, si l'on rencontre souvent, sous la plume de voyageurs, des vitupérations contre les attaques de ces mauvais garçons, tel Ibn Jubayr maudissant les Yézidis de Sindjar qui attaquent et rançonnent les voyageurs sur les routes partant de Mossoul, les fakirs qui passent leur temps à voyager n'ont pas l'air d'en souffrir. Or, ils se rencontraient forcément, les uns devant circuler dans le territoire des autres. Si les pèlerins de La Mecque, ou les caravaniers, commerçants, voyageurs, circulaient volontiers en groupe, parfois en armes, sur des routes plus ou moins sûres, les soufis, qui se devaient de marcher, parfois seul, et non de voyager à cheval, dans les lieux les plus déserts, les plus ensauvagés, devaient forcément traverser des zones contrôlées par les "brigands".

Il semble même y avoir une certaine connivence entre eux, dans certains récits, peut-être idéalisés mais qui témoignent d'un certain esprit : Ainsi la conversion du fameux brigand Abû 'Alî al-Fudayl ibn 'Iyâd, le "coupeur de routes" qui déjà respectait les derviches et finit par être l'un d'eux. Il est vrai que dépouiller un fakir de sa robe crasseuse et de son bol à aumône n'offrait que petit profit, et en échange de quoi on pouvait se prendre un sacré retour de bâton de la part de Khidr, le protecteur des errants... Alors qu'au passage se prendre une louche de bénédictions ne pouvait pas faire de mal, surtout quand on avait la conscience chargée.

Deplus, le mouvement des Ayyarân, ces brigands qui s'inspirent de l'adab (code de bonne conduite) et de la futuwwat/djavanmardiyya (chevalerie de l'âme) des soufis ou des fidawis chiites témoignent aussi de la perméabilité entre le monde des derviches errants et celui des brigands. Tous ces Robin des Bois des montagnes n'étaient pas des rustres incultes, comme en témoigne au X° siècle, al-Tanukhi, qui rapporte le propos d'un marchand ayant eu affaire au brigand Ibn Siyar al-Kurdi, en Irak : "Al-Kurdi porte les vêtements d'un amir, et non d'un brigand de grands chemins. Je me suis approché de lui pour le regarder et l'écouter, et j'ai trouvé un homme intelligent et de bonnes manières, connaissant la grammaire et la poésie."( cité dans Mouvements populaires à Bagdad à l'époque abbasside, 9°-11° siècles, Simha Sabari, 1981.)

Les derviches exerçaient une forme de contre-pouvoir au danger permanent de sclérose spitituelle que faisaient courir les 'Ulémas et toutes les institutions juridiques et religieuses souvent trop attachées à préserver une certaine orthodoxie par peur de l'innovation (bid'a) et de la discorde (fitna). Ils revivifiaient aussi un idéal persistant dans la société musulmane, celui de "l'âge d'or de Médine et des quatre premiers califes", qui vivaient alors dans la simplicité primitive et pure de l'islam. (les aspirations populaires à une piété plus affective et plus proche des déshérités trouvaient aussi aussi un large écho parmi les chiites et les sectes hétérodoxes). De même les Ayyârans, très actifs dans les mouvements populaires urbains, se revendiquaient comme des redresseurs de torts et d'abus, surtout envers l'élite sociale qui s'acquittait mal de ses obligations envers les pauvres de la Communauté.

Et là, tout de même, je tombe enfin sur un récit de soufis dépouillés par des brigands, qui une fois de plus, se chargent les justiciers et de rétablir un certain ordre moral, en se permettant même de noter les bons et les mauvais soufis, avec un certain humour. Ce sont encore des Kurdes qui entrent en scène, dans cette anecdote rapportée par le sheikh Abû-l-Hasan (Alî ibn 'Uthmân al-Jullabî al-Hujwirî, l'auteur du Kashf al-Mahjûb li-Arbâb al-Qulûb, qui la tient lui-même du sheikh Abû Muslim Farîsî :

"Un jour, dit-il, je me suis mis en route pour le Hedjaz avec un certain nombre de personnes. Dans le voisinage de Hulwân* (*dans le Djibal, près de Shahrazûr), nous fûmes attaqués par des Kurdes qui nous ont dévêtus de nos frocs. Nous n'offrîmes pas de résistance. Un des hommes, cependant, devait être très excités, sur quoi un Kurde tira son sabre pour le tuer. Quand nous lui demandâmes pourquoi, il répondit : "Parce que ce n'est pas un soufi et il agit de manière déloyale à l'égard de gens saints ; il vaut mieux qu'un tel homme soit mort." Nous dîmes : "Comment cela ?" Il répondit : "La première étape dans le soufisme est la libéralité. Cet homme, si désespérément attaché à ses haillons qu'il se querellait avec ses propres amis, comment serait-il un soufi ? Ses propres amis, dis-je, car il y a longtemps que nous faisions ce que vous deviez faire : en vous pillant, nous vous débarrassons des attachements qui vous encombrent."

Je dois dire que la fin du discours "Ses propres amis, dis-je..." est hilarante avec son côté arroseur arrosé, ou comment se prendre des leçons de morale d'un brigand kurde... Mais en fait, il y a un sens théologique, qui est un retournement ou un aspect assez savoureux de la question des aumônes au sein de l'Oumma. Auparavant, le sheikh Hujwirî venait d'exposer la question de la licéité de recevoir des aumônes pour un fakir : "Certains shaykhs soufis ont accepté des aumônes, tandis que d'autres les ont refusées." Et s'ensuit tout un développement digne de la question "le Christ possédait-il la robe qu'il portait ?" dans Le Nom de la Rose :

"Ceux dont la pauvreté est volontaire appartiennent à la seconde catégorie : "Nous n'amassons pas de richesses, disent-ils, nous n'avons donc pas à faire d'aumônes, et nous n'acceptons pas non plus d'aumônes de la part de gens attachés aux biens terrestres, de peur que cette dépendance nous mette en situation d'infériorité par rapport à eux."

Le sheikh Hujwirî, malamatî modéré, adopte, comme souvent, la voie médiane, mais par un raisonnement juridique très subtil, comme le droit islamique en a le secret : l'aumône est une obligation pour tout musulman qui a du bien. Refuser donc qu'il s'en acquitte, c'est l'empêcher d'accomplir un des cinq piliers et donc c'est se charger d'une faute :

"Non, la supériorité apaprtient à celui qui prend un bien d'un frère en Islam, afin que ce dernier puisse échapper à une lourde responsabilité.

Les derviches n'appartiennent pas à ce monde, mais à l'autre, et si un derviche manque à libérer un homme riche de sa responsabilité, il sera tenu pour responsable et puni le jour de la Résurrection d'avoir négligé son obligation. C'est pourquoi Dieu afflige les derviches avec une légère pauvreté, afin que les hommes riches puissent accomplir ce qui leur est imposé."

Braves derviches qui se sacrifient pour le salut des riches, va ! Mais voilà : une fois qu'un derviche est en possession de quelque chose, fusse d'une robe de laine, n'est-il pas en danger lui-même d'avarice ? Qu'à cela ne tienne, le brigand entre en scène et décharge le soufi d'une possession qui pourrait être dangereux pour son ascèse. Comme ça, tout le monde est content : le riche s'est acquitté de l'aumône, le derviche a fait son devoir en l'acceptant, et le brigand fait une bonne action en aidant, à son tour, le soufi à franchir une étape (maqam) spirituelle, quitte à avoir le sabre un peu vif au passage... Et la boucle est bouclée. On se demande pourquoi les gendarmes y trouveraient à redire.

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