Ankara-Qandil : guerre des médias et des chiffres

Après quelques jours d'incursion turque au Kurdistan d'Irak, l'armée turque annonce plus de cent PKK tués, et avoue moins de 20 soldat turcs tués. Le PKK, de son côté, en est à 81, voire cent soldats turcs tués, parlant de "cent sacs à cadavres" qui ont transité par l'aéroport militaire de Diyarbakir, et un hélicoptère de dégommé. L'armée turque reconnait la perte de l'hélico mais parle plutôt d'un "accident technique" à cause indéterminée. Roj TV annonce que les images de l'hélicoptère abattu seront disponibles. Le PKK pointe aussi le manque de préparation des soldats au froid des montagnes et annonce que trois soldats sont morts gelés, et ont été rendus par les peshmergas aux Turcs. Naturellement, le PKK parle de "catastrophe" militaire pour les Turcs, alors que l'armée turque crie victoire ou presque, et mentionne de "lourdes pertes" parmi le PKK. L'armée recommande aussi aux citoyens turcs de n'écouter que ses communiqués à elle et ne pas se fier aux bilans défaitistes de l'ennemi, ce qui tombe sous le sens.

Dans tout cela, la vérité sur les chiffres respectifs des dégâts humains n'apparaîtra sans doute pas dans l'immédiat, à moins d'une déroute complète de l'armée, le PKK restant toujours très secret sur ses pertes et ses mouvements.

Quant aux objectifs de l'intervention, il est évident que le PKK ne sera pas éradiqué et de toute façon, est-ce l'intérêt des Turcs, qui préfèrent plutôt envoyer de lourds signaux à la Région du Kurdistan d'Irak, afin de leur montrer qu'ils ont l'intention d'être à nouveau partie prenante dans le destin des Kurdes d'Irak, alors qu'ils s'en étaient eux-mêmes écartés quand le Parlement turc avait refusé le passage des troupes américaines sur leur sol en 2003 ? De ce fait, détruire 5 ponts au Kurdistan n'est pas un acte commis pour gêner le PKK, qui ne se déplace pas avec des véhicules sur les routes goudronnées. Dans une dépêche d'Asia News, Monseigneur Rabban, l'évêque d'Amadiyya, pousse là dessus une bonne gueulante en soulignant qu'il est impossible aux Turcs de prétendre qu'en bombardant les routes et les villages chrétiens, il s'agit d'une opération contre le PKK :

"Ne permettez pas que les avions turcs continuent à violer le ciel du Kurdistan et à bombarder son territoire; les seuls à souffrir sont les civils innocents (...) Ces gens fuient à nouveau la violence et la peur, c'est le prix de l’agression que nous sommes en train de subir (et) sont en train de détruire tout ce que nous avions péniblement reconstruit ces dernières années" (...) J'ai vu de mes propres yeux 6 avions turcs attaquer un village chrétien où l'on n'a jamais vu d'installations militaires". (source Asia News)

Le GRK ne s'y trompe pas, qui voit plutôt un rapprochement turco-américain , que ce soit contre l'Iran ou par inquiétude d'une annexion anticipée de Kirkouk, laquelle pourrait avoir lieu en juin ou en juillet prochain. Aussi, le Parlement kurde a demandé le retrait des bases turques installées là depuis 1997, et qui, il y a quelques jours, ont été prises à partie par la population, alors que les peshmergas, qui ont la consigne de ne pas tirer, sauf en cas d'attaque contre les civils, n'ont pas bougé, se contentant de bloquer leurs vélléités de "sortie". Le sentiment des Kurdes d'Irak, même ceux, et ils sont nombreux, qui ne sont pas fans du PKK qui s'est livré, à la fin des années 90, à de graves exactions contre les villageois kurdes, lesquels souffrent aujourd'hui des représailles turques, est une haine grandissante contre les Turcs (un sentiment qui, de toute façon, était déjà là, et pas seulement parmi les Kurdes, mais aussi parmi les Chrétiens et même les Arabes, pour des raisons que la Turquie va mettre des décennies encore à comprendre, alors même que les victimes de l'Anfal en veulent plus aux Baassistes qu'au monde arabe en soi). On voit aussi un rejet de l'alliance américaine, qui trois fois trahit les Kurdes d'Irak depuis 1975.

Le PKK, de toute façon, a déjà commencé son repli en Iran. Peut-être même cela va-t-il accélérer une nouvelle alliance avec Téhéran (ce qui, du coup, annoncera sans doute une sacrée purge politique parmi le PJAK, mais bon...).

La Turquie sera peut-être tentée de laisser une présence militaire à l'intérieur de la frontière kurdo-irakienne. Dans ce cas là, le GRK n'aura pas fini de fermer les yeux sur les attaques du PKK contre ces soldats. Le prochain volet à observer est aussi la capacité que garde ou non le PKK à soulever la population kurde en Turquie, et particulièrement les jeunes, en des serhildan analogues à celui de Cizre ou de Hakkari, ou bien à ceux que connait régulièrement la Syrie depuis 2004. Pour ce qui concerne la question kurde en Turquie, il n'est pas sûr que "vider" le Kurdistan d'Irak des bases du PKK soit à la longue payant, si ses actions se poursuivent à l'intérieur de la Turquie, car cela donnerait raison aux arguments de Massoud Barzani et de tout le GRK, quand ils disent que le PKK est un problème interne à la Turquie. Enfin, les pertes humaines au sein du PKK le renforcent, comme tout mouvement dopé par le martyre, le sacrifice et la position de victime démunie face à un Etat oppresseur. Sinon, il y a belle lurette que les actions militaires d'Israël auraient éradiqué le problème palestinien. Par contre, trop de morts sans résultat vraiment visible peut finir par nuire à la Turquie, si les pertes au combat apparaissent inutiles. D'autant plus que, si Israël offre, face au monde arabe, l'image d'une armée qui se soucie de préserver ses soldats, de récupérer ses prisonniers morts ou vifs, on ne peut pas dire que l'armée turque soit une armée qui aime et défend ses soldats, les employant plutôt comme chair à canon, bonne à fournir d'émouvantes cérémonies funèbres, mais fustigeant ceux qui ont eu le mauvais goût de se rendre et d'en revenir vivant.

De leur côté, les USA qui ont donné l'aval pour une intervention courte, lâcheront peut-être (légèrement) la Turquie si elle s'enlise. En fait, la question est peut-être de savoir qui les USA vont lâcher en premier : le GRK ou les Turcs. Il est évident que le poids militaire et économique de la Turquie doit l'emporter mais à la faveur des élections américaines et d'un changement possible de politique en Irak, qui pousserait à un retrait, l'arbitrage américain entre les factions chiites, sunnites et les Kurdes peut aussi changer, pour le bien ou le grand dam de ces derniers.

Commentaires

  1. Merci pour cette belle et complète analyse de la situation. On prend vraiment du plaisir à lire vos commentaires politiques et géopolitiques, dignes de ceux des plus grands stratèges et géopoliticiens comme Alexandre Adler ou Gérar Chaliand.

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  2. Sur la Turquie, Adler et moi ne sommes pas vraiment du même bord. Mais l'intervention de Gérard Chaliand à la conférence de l'Assemblée nationale lundi dernier était très lucide et percutante. C'était une des meilleures avec celles de Dorin et Galbraith.

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  3. A mon avis, c'était une insulte pour Adler (şaka). ^^

    Je me demande combien de fois l'armée turque a tué l'ensemble du personnel des HPG depuis 6mois / un an. Deux fois, peut-être trois.

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