Le Guide des égarés

"Si tu éveillais un homme quelconque, même le plus stupide des hommes, comme on éveille quelqu'un qui dort, en lui disant : "Ne désirerais-tu pas connaître à l'instant ces cieux (et savoir) quel en est le nombre, quelle en est la figure et ce qu'il renferment ? Ce que c'est que les anges ? Comment a été créé le monde dans son ensemble et quel en est le but conformément à la disposition réciproque de ses parties ? Ce que c'est que l'âme et comment elle est arrivée dans le corps ? Si l'âme de l'homme est séparable (du corps), et étant séparable, comment, par quels moyens et à quelle fin elle l'est ? et d'autres recherches semblables, - cet homme te répondrait sans doute : "Oui", et il éprouverait un désir naturel de connaître ces choses dans leur réalité ; seulement il voudrait apaiser ce désir et arriver à tout cela par un seul mot, ou par deux mots que tu lui dirais. Cependant, si tu lui imposais (l'obligation) d'interrompre ses affaires pendant une semaine, afin de comprendre tout cela, il ne le ferait pas, mais il se contenterait plutôt de fausses imaginations avec lesquelles son âme se tranquillise, et il lui serait désagréable qu'on lui déclarât qu'il existe quelque chose qui a besoin d'une foule de notions préliminaires et de recherches très prolongées."

En bon juif, Maïmonide déconseille l'usage de la métaphysique, qui pour lui inclut aussi "les mystères et secrets" de la Torah aux esprits pas encore insuffisamment formés, "les jeunes gens", car "lorsqu'on commence cette science métaphysique, il en résulte non seulement un trouble dans les croyances, mais la pure irréligion. Je ne puis comparer cela qu'à quelqu'un qui ferait manger à un jeune nourrisson du pain de froment et de la viande, et boire du vin ; car il le tuerait indubitablement, non pas parce que ce sont là des aliments mauvais et contraires à la nature de l'homme, mais parce que celui qui les prend est trop faible pour les digérer de manière à en tirer profit."


Or donc, pour préserver les esprits faibles d'un vin trop puissant pour leur constitution, il est fait, dans la Torah, usage de ce que les musulmans appellent le Bâtin, c'est-à-dire le sens ésotérique, réservé aux initiés, contenu dans l'exotérique, comme l'amande dans son écorce. Visiblement, les savants juifs devaient user des mêmes "artifices" que les philosophes et soufis musulmans pour éviter les ennuis : "De même, si l'on a présenté les vérités métaphysiques d'une manière obscure et énigmatique, et si les savants ont employé toutes sortes d'artifices pour les enseigner de manière à ne pas se prononcer clairement, ce n'est pas parce qu'elles renferment intérieurement quelque chose de mauvais, ou parce qu'elles renversent les fondements de la religion, comme le croient les ignorants qui croient être arrivés au degré de la spéculation ; mais elles ont été enveloppés parce que les intelligences, dans le commencement, sont incapables de les accueillir, et on les a fait entrevoir, afin que l'homme parfait les connût ; c'est pourquoi on les appelle "mystères" et "secrets" de la Torâ comme nous l'expliquerons."

Pourquoi est-ce que je dis qu'il s'exprime en bon juif, alors que ces propos à peine transposés pourraient être mis dans la bouche de bien des savants musulmans ? C'est parce que quand il détaille les croyants qui ne doivent jamais avoir accès à la Connaissance cachée, il avance trois catégories : les enfants, les femmes et "la généralité des hommes qui ne sont pas capables de comprendre les choses dans leur réalité." La femme serait donc empêchée éternellement dans son intelligence d'accéder à la plus haute connaissance, de façon essentielle, en somme. On pense irrésistiblement à cette prière où le juif remercie Dieu de ne pas l'avoir fait naître femme, entre autre.
Or cette restriction, je ne me souviens pas l'avoir jamais lue sous le calame d'un falsafî ou d'un soufî musulman. Il y a restriction par l'intelligence, répartie inéquitablement entre les humains, par l'ignorance car seul l'initié a eu révélation du dévoilement des secrets, ou restriction par une méthode ou une voie erronée, par exemple les néo-platoniciens considérant que les aristotéliciens comme Maïmonide manquaient la dernière étape, celle de la connaissance illuminative. Mais le sexe féminin n'est jamais présentée comme un obstacle à l'intelligence. Au contraire, l'éducation, la sagesse, les dons et l'agilité d'esprit sont les atouts essentiels à la séduction féminine, car sagesse et ruse (autre vertu féminine) vont souvent de pair. En fait l'homme médiéval, musulman ou chrétien, doit continuellement se garder de la ruse et de l'esprit féminin contre lequel il ne peut rien... Quant à la voie soufie, quelques grands maîtres considéraient que la femme était naturellement plus douée pour cela, puisque la mahabbat (ou élan d'amour) est en fait un sentiment de subjugation amoureuse devant la force (qahr) de l'Aimé, qui à son tour (s'Il le veut bien) aimerait son Amant avec une tendresse protectrice inspirée par sa faiblesse. Dans l'Occident chrétien, jusqu'à l'apogée du XII° siècle en tout cas, les études philosophiques de haute volée n'étaient pas jugée inappropriées aux femmes et les parents d'Héloïse n'ont pas jugé que l'enseignement du plus fameux maître de philosophie de son temps, Pierre Abélard, était confiture aux cochons (enfin aux jeunes gorettes) si dispensée à une jouvencelle. Mais pour Maïmonide, ça ne fait pas un pli : "comment pourrait-on s'engager dans cette matière avec le commun des hommes, les enfants et les femmes ?" ne cesse-t-il de répéter tout au long de sa démonstration.

Jolie trouvaille de Dieu, qui en plus d'en être la cause est aussi "la forme dernière du monde" :

"Si nous disons de lui qu'il est la forme dernière de tout l'univers, il ne faut pas croire que ce soit là une allusion à cette forme dernière dont Aristote dit, dans laMétaphysique, qu'elle ne naît ni ne périt ; car la forme dont il s'agit là est physique, et non pas une intelligence séparée. En effet, quand nous disons de Dieu qu'il est la forme dernière du monde, ce n'est pas comme la forme ayant matière est une forme pour cette matière, de sorte que Dieu soit une forme pour un corps. Ce n'est aps ainsi qu'il faut l'entendre, mais de la manière que voici : de même que la forme est ce qui constitue le véritable être de tout ce qui a forme, de sorte que, la forme périssant, l'être périt également, de même Dieu se trouve dans un rapport absolument semblable avec tous les principes de l'être les plus éloignés ; car c'est par l'existence du Créateur que tout existe, et c'est lui qui en perpétue la durée par quelque chose qu'on nomme "l'épanchement", comme nous l'exposerons dans l'un des chapitres de ce traité. Si donc la non-existence du Créateur était admissible, l'univers entier n'existerait plus, car ce qui constituent ses causes éloignées disparaîtrait, ainsi que les derniers effets et ce qui est intermédiaire ; et, par conséquent, Dieu est à l'univers ce qu'est la forme à la chose qui a forme et qui par là est ce qu'elle est, la forme constituant son véritable être. Tel est donc le rapport de Dieu au monde, et c'est à ce point de vue qu'on a dit de lui qu'il est la forme dernière et la forme des formes ; ce qui veut dire qu'il est celui sur lequel s'appuie en dernier lieu l'existence et le maintien de toutes les formes dans le monde, et que c'est par lui qu'elles subsistent, de même que les choses douées de formes subsistent par leur forme. Et c'est à cause de cela qu'il a été appelé, dans notre langue,'hay âolamîm, ce qui signifie qu'il est la "vie du monde", ainsi qu'on l'exposera (plus loin)."



Maïmonide, Le Guide des égarés.

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