Coran et Roumi


J'ai toujours aimé la traduction du Coran par Kasimirski. Parce que c'est une des plus belles ; elle claque, là où les autres paraissent plates. Naturellement, je suppose qu'un puriste va y trouver une foule de choses à redire, en y dénichant "erreurs et interprétations litigieuses", etc. Mais comme on ignore exactement quand a été recensée par écrit la version du Coran admise par les sunnites aujourd'hui (Othman sert de figure-repaire bien commode mais c'est plus compliqué que ça) ; qu'il y en avait au moins vingt variantes dans les premiers siècles ; que le grand poète Hafez, tirait son nom du fait qu'il savait par coeur les "14 recensions" ; qu'en plus de ça, les spécialistes de l'araméen s'y mettent à présent en expliquant que le Coran n'est compréhensible qu'en se référant à cette langue ; et que de toute façon il y en a toujours pour expliquer que le Coran est intraduisible, indéformable, inexplicable, etc., la question de la justesse mesurée au quart de poil de mouche me laisse froide. Idem pour les problèmes d'ordre et de numérotations. Ainsi on reproche à Kasimirski de n'avoir pas observé en 1840 la numérotation adoptée ... en 1923 (et de toute façon les numéros sont en plus, ça n'a jamais été dans le texte).

Mais certaines critiques dans leur ignorance, sont quand même des plus savoureuses. Ainsi pour prouver que cette traduction, c'est du n'importe quoi :

"Voici un bref exemple de la traduction de Kasimirski : la sourate 30 se nomme Al-Rum en arabe. Ce mot se traduit par Romains en français. Mais Kasimirski, lui, le traduit par Grec. Pourtant, il s'agit d'arabe élémentaire. Ce simple exemple démontre comment il interprète le Coran à sa manière au détriment du texte original. Le mot Grec en arabe se dit Al-Iounan. "

Or c'est Kasimirski qui a raison dans ses choix. Le Roum, à l'époque, c'est déjà le Grec, car cela désigne le Byzantin, le chrétien de rite grec, l'habitant d'Anatolie, bref le sujet du Basileus qui se désigne et se considère comme Romain pour des raisons historiques qui indifféraient absolument à Muhammad et aux Arabes. Quand il est dit :

"Les Grecs ont été vaincus
Dans un pays très rapproché du nôtre ; mais après leur défaite, ils vaincront à leur tour
Dans l'espace de quelque années. Avant comme après, les choses dépendent de Dieu."

Il s'agit d'une allusion politique précise à l'Empire byzantin et à sa guerre incessante contre les Sassanides, où un coup c'était le grec qui l'emportait, un autre le perse. Dans un texte français, il eût été absurde de garder "Romain" qui ne désigne pas la même époque ni le même empire. De même "roumi" dans un bouche d'un Maghrébin de l'époque coloniale veut dire tout simplement chrétien et non plus "romain" ni même "grec".

Roum est un mot qui a d'ailleurs pas mal changé de sens selon les populations car dans la langue kurde il a même fini par désigner non le Grec, mais le Turc. Ainsi, dans la version orale de Mamê Alan, Zîn dit : "Samê te pir e, mîna romiyane !" Ce que Roger Lescot traduit justement par "Tu es effronté comme un Turc !" et non comme un "Grec."

Bref j'aime bien la traduction de Kasimirski, d'autant plus qu'elle semble peu appréciée des Wahabbites, qui lui préfèrent une autre, comme il est indiqué :

Traductions suggérées


  • Muhammad Hamidullah
    P.S. Vous pouvez obtenir gratuitement cette copie en contactant l'ambassade d'Arabie Saoudite.

  • Quelques comparaisons, pour se faire une idée :


    Sourate 93

    Kasimirski :

    1. Par le soleil de la matinée,
    2. Par la nuit quand ses ténèbres l'épaississent,
    3. Ton Seigneur ne t'a point oublié, et il ne t'a pas pris en haine.
    4. La vie future vaux mieux pour toi que la vie présente.
    5. Dieu t'accordera des biens et te satisfera.
    6. N'étais-tu pas orphelin, et ne t'a-t-il pas accueilli ?
    7. Il t'a trouvé égaré, et il t'a guidé.
    8. Il t'a trouvé pauvre, et il t'a enrichi.
    9. N'use point de violence envers l'orphelin.
    10. Garde-toi de repousser le mendiant.
    11. Raconte plutôt les bienfaits de ton Seigneur.

    M. Hamidullah :

    1. Par le Jour Montant !
    2. Et par la nuit quand elle couvre tout !
    3. Ton Seigneur ne t'a ni abandonné, ni détesté.
    4. La vie dernière t'est, certes, meilleure que la vie présente.
    5. Ton Seigneur t'accordera certes [Ses faveurs], et alors tu seras satisfait.
    6. Ne t'a-t-Il pas trouvé orphelin ? Alors Il t'a accueilli !
    7. Ne t'a-t-Il pas trouvé égaré ? Alors Il t'a guidé.
    8. Ne t'a-t-Il pas trouvé pauvre ? Alors Il t'a enrichi.
    9. Quant à l'orphelin, donc, ne le maltraite pas.
    10. Quant au demandeur , ne le repousse pas.
    11. Et quant au bienfait de ton Seigneur, proclame-le.



    Sourate 101 :

    Kasimirski :

    1. Le coup. Qu'est-ce que le coup ?
    2. Qui te fera entendre ce que c'est que le coup ?
    3. Le jour où les hommes seront dispersés comme des papil­lons,
    4. Où les montagnes voleront comme des flocons de laine teinte,
    5. Celui dont les œuvres seront le poids dans la balance aura une vie pleine de plaisir.
    6. Celui dont les œuvres seront légères dans la balance aura pour demeure le fossé.
    7. Qui te dira ce que c'est que ce fossé ?
    8. C'est le feu ardent.


    M. Hamidullah :

    1. Le fracas !
    2. Qu'est-ce que le fracas ?
    3. Et qui te dira ce qu'est le fracas ?
    4. C'est le jour où les gens seront comme des papillons éparpillés,
    5. et les montagnes comme de la laine cardée;
    6. quant à celui dont la balance sera lourde
    7. il sera dans une vie agréable;
    8. et quant à celui dont la balance sera légère,
    9. sa mère [destination] est un abîme très profond.
    10. Et qui te dira ce que c'est ?
    11. C'est un Feu ardent.


    Sourate 113 :

    Kasimirski :

    1. Dis : Je cherche un asile auprès de Dieu dès l'aube du jour,
    2. Contre la méchanceté des êtres qu'il a créés,
    3. Contre le malheur de la nuit ténébreuse quand elle nous sur­prend,
    4. Contre la méchanceté des sorcières qui soufflent sur les nœuds,
    5. Contre le malheur de l'envieux qui nous envie.


    M. Hamidullah :

    1. Dis : "Je cherche protection auprès du Seigneur de l'aube naissante,
    2. contre le mal des êtres qu'Il a créés,
    3. contre le mal de l'obscurité quand elle s'approfondit,
    4. contre le mal de celles qui soufflent (les sorcières) sur les noeuds,
    5. et contre le mal de l'envieux quand il envie ".


    Commentaires

    1. Bonjour Sandrine ;

      interessant , ces comparaisons ; les differences sont notables pour certains versets .
      Une des toutes meilleurs traductions parait-il est celle de Dominique Penot .
      C'est evidement un avis parmis d'autre ...

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