Roman de Baïbars : Rempart des pucelles

Avec Rempart des pucelles, Baïbars est fort occupé avec le méchant Jaouane et les chrétiens (comme d'habitude quoi). Cette fois les Francs se diversifient dans le roman, puisqu'on voit apparaître des champions arméniens.

L'exploit de Baïbars, au début de son règne, était, nous l'avons vu, d'avoir arrêté l'avancée mongole à 'Ayn Djalout. Mais une fois les Ilkhanides stoppés et stabilisés en Irak-Iran, c''est surtout dans la zone Syrie-Djezireh que va s'exercer le programme de reconquête de Baïbars, en abaissant les féodaux kurdes ayyoubides, déjà bien coincés entre les Mongols et le pouvoir du Caire. Ainsi le sultan kurde d'Alep al-Nasîr, celui qui s'était déjà opposé au sultanat de Shadjarat-Durr, continuait de rallier autour de lui les émirs kurdes du Nord, peu enclins à lasser le pouvoir aux Turcs mamelouks. Il fallut toute la pression du calife abbasside pour qu'al-Nasir accepte de traiter avec le sultan du Caire, lui devant se contenter de la Syrie. Mais en 1258, Bagdad tombe, le calife et les membres de sa famille sont massacrés par les Mongols, qui foncent sur la Syrie : en 1260, Alep, Damas et les villes de Djézireh sont prises, et voilà al-Nasîr bien embarrassé pour fuir : les rapports entre les Ayyoubides et les Seldjoukides de Roum n'avaient jamais été excellents, les Ayyoubides ayant surtout cherché à les évincer de haute Mésopotamie et du Kurdistan ; difficile de se réfugier au Caire chez son rival al-Zahîr Baybars. Encore plus délicat de courir s'abriter chez les Francs d'Antioche ou chez les Arméniens de Cilicie. Al-Nasîr finit par se laisser capturer par les Mongols, s'en tire assez bien au début, jusqu'à ce qu'après la défaite d'Ayn Djalout, en 1260, Hulagu, vexé, décide de mettre à mort l'Ayyoubide, qui n'y était pour rien dans la victoire de son rival du Caire. Mais Baybars progresse en Syrie et récupère les derniers émirats kurdes déjà bien ravagés par les Mongols. Seul le prince de Hamah, le fameux historien Abu-l-Fida, put conserver une certaine position à la cour mamelouke et même parfois reprendre le gouvernement de Hamah, mais sa situation ne se distinguait pas d'un officier subalterne et tout dévoué au sultan.

Seuls les Ayyoubides de Hisn Kayfâ durèrent deux siècles encore, avec l'appui des tribus kurdes de la région. Ils finirent par succomber aux Turkmènes Ak-Koyounlu, ce qui explique peut-être une certaine animosité à leur égard de la part de Sheref Khan de Bitlis, dans son Sherefname, qui exprimer plusieurs fois un jugement défavorable sur leur "tyrannie", "mauvais gouvernement", alors qu'il n'émet rien de semblable envers les Mongols ou Tamerlan. Les Ayyoubides de Hisn Kayfâ finirent beys sous l'administration ottomane, et puis, selon Seref Khan, finirent par se diluer dans l'obscurité des tribus locales.

Autre grand groupe qui va pâtir de la Reconquête mamelouke, les Francs. La reprise de Jérusalem par Saladin avait permis à l'Islam de récupérer la Palestine et la Syrie non côtière. Les territoires des Latins étaient des places-fortes méditerranéennes, comme Saint-Jean d'Acre, mais aussi Antioche qui n'avait jamais été reprise par les Musulmans depuis la Première Croisade, ou Tripoli. Il est vrai qu'au moment de l'avancée de Saladin, les tractations entre Bohémond III le Bègue, alors prince d'Antioche et Saladin avaient permis à la ville d'être épargnée. Les troupes ayyoubides n'étaient plus si fringantes, le siège de Jérusalem avait duré plus longtemps que prévu, les émirs kurdes pressés de rentrer chez eux une fois le butin touché (tout comme dans l'ost chrétien le service des vassaux n'était pas gratuit ni illimité), bref Bohémond, dont on dit que l'épouse, Sibylle, était en correspondance secrète avec Saladin, convint avec le sultan que si d'ici deux ans aucun secours n'arrivait, il livrerait la ville aux Kurdes. Ce que ni l'un ni l"autre n'avaient prévu, c'était l'arrivée du marquis Conrad de Montferrat, qui fortifiant Tyr, organisa de là la résistance, en attendant la Croisade de Richard et de Philippe. Bref, Antioche en réchappa et en vertu de la trêve entre le Bègue et Saladin, ne participa même pas à la IV° Croisade.

Ce qui n'apparaît pas dans le roman, où les camps sont très marqués en méchants chrétiens très unfiés derrière Jaouane vs musulmans (plus nuancés dans leurs factions), c'est que les Francs étaient divisés au temps de Baïbars, et parfois pour des raisons très "exotiques". Ainsi la rivalité et même la guerre entre Génois et Vénitiens s'exporta en Syrie, et les Poulains adoptèrent l'un ou l'autre parti, en s'entretuant dans des querelles de rues qui dévastèrent Saint-Jean d'Âcre. Les sires d'Ibelin (Beyrouth et Jaffa) était pour les Vénitiens, avec les Templiers, les Teutoniques, les colonies pisanes et provençales. Pour les Génois, Tyr et son seigneur Philippe de Montfort, les Hospitaliers (René Grousset explique cela par le fait que naturellement ces deux grands ordres assez proches de structure et d'activités ne pouvaient se blairer) et les colonies catalanes. Bohémond VI d'Antioche soutint lui aussi les Vénitiens, la querelle gagna Tripoli, bref au moment où les Mongols et les Mamelouks avançaient, ce n'était certes très judicieux, mais cette désunion perdura justement quand il s'agit de choisir entre les Mongols et les Mameluks. Si l'ensemble de la Chrétienté espérait en une alliance (assez improbable) entre le Khan mongol et les Francs, tous les Poulains n'étaient pas de cet avis. Déjà les horreurs de la conquête mongole n'étaient pas du goût de tout le monde, même des chrétiens. Aussi Acre soutint les Mamelouks contre Hulagu et permirent aux armées de Baïbars de traverser leurs terres pour aller écraser l'armée du Khan.

Evidemment une fois un pouvoir musulman raffermi et unifié entre Alep, Damas, et Le Caire, les dernières principautés franques n'avaient plus beaucoup de temps à vivre. Entre 1265 et 1268 Baïbars reconquit les places-fortes de la Syrie chrétienne et Antioche tomba en mai 1268. Ne restèrent plus que le Comté de Tripoli qui tomba en 1275 et Saint-Jean d'Acre, en 1291. C'était fini des royaumes latins de Syrie.

Mais un autre royaume chrétien était allié aux Francs, et ce depuis la Première Croisade. Le conteur de Baïbars y fait allusion avec son champion Mu'ayyaq fils de Yahrub l'Arménien : il s'agit des Arméniens de Cilicie, venu s'installer autour d'Edesse (Urfa) après la conquête seldjoukide au XI° siècle. Soutenu par les Byzantins et puis les Francs, ou bien rivaux des Byzantins ou des Francs, la Cilicie arménienne essaya de maintenir une souverainteté indépendante entre Edesse, Malatya (Mélitène) et Tarse. Les rois arméniens s'allièrent aussi par mariage avec les rois de Jérusalem. Bref, entre Byzantins, Turco-Kurdes et Normands d'Antioche, les Arméniens suivirent les aléas de la politique locale, et le roi Héthoum participa avec Bohémond VI d'Antioche, son gendre, à l'expédition mongole de Kitbugha, contre les Ayyoubides et Mamelouks en 1258-1260. Ce fut la première et unique fois où des armées chrétiennes investirent Alep et Damas.

Devant la puissance mamelouke, les Arméniens continuèrent de jouer la carte mongole, durant tout le XIV° siècle, espérant en chaque tentative ilkhanide de reprendre la Syrie aux Mamelouks,mais les Mongols ne purent jamais reprendre le Proche-Orient aux Turcs. Para illeurs les rapports entre les Arméniens et les Latins de Chypres n'étaient pas fameux, venaient s'y ajouter une inimitié religieuse, comme entre Byzantins orthodoxes et catholiques. En 1375, le dernier roi d'Arménie de Cilicie fut capturé par les Mamelouks, gardé 7 ans au Caire, put finalement se racheter et s'en alla à Paris où il mourut le 29 novembre 1382. Il est évident qu'à cette époque, alors que l'Europe, comme le Moyen-Orient, se relevait à peine de la Peste noire qui tua 1/3 de la population, et qu'en plus la Guerre de Cent ans ne faisait presque que commencer, plus aucun souverain ne se souciait réellement, sauf en des serments de fin de banquet sans lendemain, de la reprise de Jérusalem. 1382, c'est la minorité de Charles VI, le début des guerres de Naples avec l'expédition de Louis d'Anjou, et du côté anglais, la minorité de Richard II. Bref, l'Europe n'avait plus rien à faire en Syrie ni en Anatolie.




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