Vie des saints musulmans

"Un des disciples de Doû'l Noûn avait fait quarante pèlerinages, quarante retraites de quarante jours dans la solitude, prié la nuit pendant quarante ans et il n'obtenait, malgré toutes ces prouesses, aucune lumière de l'invisible, aucun regard de l'Ami caché. Comme il se lamentait, son maître lui dit de se coucher ce soir-là sans prier après avoirmangé tout son soûl. "Il arrivera, dit-il, sans doute que l'Ami ne te regarde pas avec l'oeil de la miséricorde, il te regardera du moins avec celui de la colère." Le disciple mangea donc à sa faim, fit néanmoins la prière du soir et vit en rêve le Prophète, qui lui dit : "l'Ami t'envoie le salut et il a ajouté : "Bien pusillanime celui qui, à peine arrivé à ma cour, a hâte de s'en retourner ! Dans cette route-là, pose le pied comme doivent faire les hommes de coeur et alors il faudra bien que nous te donnions la récompense de tous les exercices de piété que tu as accomplis pendant quarante ans et que nous te fassions arriver au but de tes désirs. Quant à Dzoû'l Noûn, fais parvenir de notre part le salut à ce bandit détrousseur de grands chemins et dis-lui :"O bandit de Dzoû'l Noûn ! si je ne te signalais pas à la réprobation des hommes, c'est que je ne serais pas ton Seigneur ; car je ne veux pas que tu continues à enseigner la ruse à mes adorateurs." Quand al-Miçrî apprit la façon gentiment cavalière dont Dieu avait parlé de lui, le traîtant d'impudent et de menteur après l'avoir salué, il pleura amèrement au milieu de sa joie."

Différence saisissante d'esprit entre la vie de Bichr le "va-nu-pieds" et celle de Dzoû'l Noûn. C'est que Bichr était plus adpete de la Sunna et des hadith et de la droite voie réglementaire que soufi... D'ailleurs je me demande si Dermenghem, comme 'Attar dans son Mémorial des Saints, ne confonds pas en un seul genre, dévots et soufis. Ou plutôt si les mystiques insouciants et les malamatî ne sont pas les seuls vrais soufis, les autres n'étant que des dévots inquiets, coupables jsuqu'à la névrose, comme Rabi'a.

"Une des conception du çoufisme sera l'idée d'une hiérarchie cachée et permanente des saints, armature mystique du monde, chacun, à sa mort, étant remplacé par un autre, tous ayant à leur tête le Pôle suprême, qui prend parfois les proportions d'un Logos, d'un résumé du Plérôme et même d'une sorte de victime vicaire assumant tous les maux. Ce qouthb (pôle) ou ghawth (grand secours) est l'axe du monde et polarise les émanations divines, répandant l'esprit de vie sur toute la nature. Il est "sur le coeur d'Israfîl", l'archange. Au-dessous de lui sont deux imâms (ou trois nouqabâ (délégués), quatre awtâds (colonnes) correspondant aux points cardinaux, sept abrâr (justes), quarante abdâl (échangés, remplacés par permutation), soixante-dix noujabâ, trois cents nouqabâ qui sont "sur le coeur d'Abraham," - saints apotropéens, sel de la terre détournant les maux du monde en les prenant sur eux et dont on peut dire que c'est non seulement grâce à eux que le monde subsiste mais en leur considération qu'il existe."



"mais il y avait toujours parmi les littéralistes des gens hérissés contre toute prétention à une science réservée et ayant la phobie de toute innovation (bida'), comme si le genre de vie des Médinois et des Bédouins du VII° siècle devait servir de norme à toute l'humanité de tous les temps, comme si l'un des principaux efforts de l'intelligence musulmane, et chez les canonistes eux-mêmes (qui montrent une virtuosité parfois inquiétante), n'était justement pas de suivre le développement du germe reçu avec le Coran et la Sounna.

Dzoû'l Noûn fut donc suspect pour avoir inauguré "une science dont on n'avait pas l'habitude".

Son élève, Yoûsouf ibn Housayn al Râzî, arriva un jour tout ému : "Les gens disent que tu es zindîq. - Ils sont encore bien bons de ne pas me traiter de juif"."

Contre la sunna et la science du hadith, Bayazîd "opposait d'ailleurs la science ésotérique et mystique reçue du "Vivant qui ne meurt pas", à la science religieuse exotérique "reçue d'un mort qui l'a reçue d'un mort."

"J'ai fait plusieurs fois le thawaf (tour rituel) autour de la Kaaba disait Bayazîd ; mais quand je fus parvenu auprès du Seigneur, ce fut la Kaaba qui vint faire le thawaf autour de moi."

Vies des saints musulmans, "Dzoû'l Noûn, Emile Dermenghem.

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